mercredi 5 octobre 2022

Atelier d'écriture du 24 septembre 2022

Cet atelier avait lieu dans le cadre de la Semaine Bleue, une semaine dédiée aux personnes âgées. Cette année l'édition a lieu du 3 au 9 octobre. Nous avons donc écrit avant tout avec l'idée de « changer notre regard sur les aînés, de briser les idées reçues ». 

Pour le premier texte, nous avons chacun choisi une photo parmi un ensemble de portraits de personnes âgées, afin d'adresser une lettre à cette personne, à la manière du texte de la philosophe Simone Weil « Il restera de toi ».

Le deuxième texte était l'occasion de s'adresser à une de nos « fées », comme le décrit la chanteuse Petite gueule dans sa chanson « Moi j'crois aux fées ».

Enfin le troisième exercice était d'écrire une ode à un objet, soit le sien, soit celui d'un proche.



Marie

 


Aboubakar

 

Niger, 1991

 

Rencontré sur un trottoir à Niamey

Je n’ai jamais oublié ton visage

Ton sourire ta main tendue

Je me suis assise à côté de toi

J’ai posé ma tête sur ton épaule

Tu as dit ces simples mots

Viens tu es ma fille

Retour peut-être d’une autre vie, j’y crois.

Tu restes pour toujours dans mon cœur

Ton visage vient souvent dans mes rêves

Je te retrouverai, je te vois.

A bientôt. Je le sais.


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Le piano bar

Le son de l’orgue

Odeur d’un parfum

Le sommeil

Sourire d’un passant

Le rêve éveillé

Pas léger du chat noir

Ame sœur

Pluie le long des branches

Flamme jumelle

Soleil couchant sur la mer

Un souvenir d’instant de grâce

Fraternité

Les feuilles d’automne

Le feu

Réconfort d’une amitié

Je ne sais pas décrire 

Ni ce qu’est une fée



Camille

 

Il restera de toi

 

Il restera de toi ce que tu as partagé

Au lieu de les garder dans nos mémoires rouillées

Il restera de toi quelques senteurs de ton jardin secret

Toi fleur inoubliable qui n’a jamais fané

Ce que tu as semé en d’autres longtemps se récoltera

Toi qui arrives au bout de ta vie

Chaque jour encore et toujours tu la succuleras

Il restera de toi ce que tu as offert

De ton esprit ouvert traversant le siècle en avance

Il restera de toi ce que tu as laissé

Que tu as su refuser loin des dogmes stériles

Tous ceux que tu as aidés

De ton âme feront une statue

Toi qui rejoins le terme de ton existence

Pour toujours à nos yeux tu brilleras

Il restera pour toi nos larmes heureuses

D’avoir connu tes yeux rieurs

La douceur de ton cœur

Il restera de toi ce que tu as planté

Les récoltes d’une vie de labeur

Redistribuées aux mendiants de la paix

Ce que tu as implanté pour l’art, la culture,

Et la beauté a pu germer pour toi

A celle qui voua sa vie

Aux enfants, aux artistes, aux opprimés

A tous ceux en qui tu survivras

 

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Les méfaits de mes fées

(à la manière emphatique des Champions du XIIème siècle)

 

J’ignore combien de fées

Sur mon berceau se penchèrent

Il dut y en avoir une nuée

J’imagine comme elles s’épanchèrent

 

Ce jour-là elles furent généreuses

Pardonnez que je m’en réjouisse

Mais comprenez que j’en sois bien heureuse

Elles m’offrirent trop de dons pour que de tous je jouisse

 

J’ai déjà du mal à tous les ranger dans ma yourte

Ils se bousculent pour se rappeler à mon bon souvenir

C’est que la vie si longue soit-elle sera bien sûr trop courte

Pour œuvrer à la hauteur de ce legs dans mon court devenir

 

Quelle responsabilité s’impose

De chaque jour affûter mes outils

Danse, théâtre, chant, poésie, prose

Pour en user de manière aboutie

 

Et si demain la mort m’emporte

J’aurais honte d’avoir profité trop peu

De tous ces beaux desseins auxquels m’exhortent

Les cadeaux de mes marraines si précieux

 

Même si je feignais de ne le point savoir

Mes lutines se cachent dans les belles rencontres

Et quand j’avance dans le noir

Silencieusement la lumière elles me montrent

 

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Je le nomme Léon,

Je l’ai affublé de ce petit nom.

Quand il arrive à Léon de trépasser

Je baptise sans nullement ressasser

Le suivant du même prénom.

Je les appelle tous Léon.

Léon se plient à tous mes désirs

Sans rechigner du moindre soupir

Eux et moi ensemble formons

En duos de choc un Cam et Léon

S’adaptant à du tout terrain

Léon me suivent au bout du monde en meilleurs copains

Jamais ne se montrent grognons

De loin mes plus fidèles compagnons

Leur toujours agréable compagnie

Partage plus près que quiconque les plus extraordinaires épisodes de ma vie

Suivant mes pas dans les sinueux sillons

Quand du reste du monde nous nous éloignons

Paysages, flore, faune, architecture

Couchers de soleil, insolites textures

Depuis le temps que nous nous fréquentons

D’un même souffle nous nous émerveillons

En meilleurs amis

Dans un bonheur partagé infini

Le monde entier nous arpentons

Jamais l’un de l’autre nous ne nous lasserons

Léon sont mes préférés

Parmi tous mes objets

Avec ses incroyables options

Léon restent l'inégalé champion

Dans le top de mes priorités mon appareil photo

Sur la liste de mes bagages figure tout en haut !


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A Michèle Jamet

De son vivant… toujours vivante ! Vivante à Jamet !


« Ma Chou »


Les belles rides

Des joies gravées en ton âme

Tes yeux nous dérident

Ils chantent ta flamme

Une grande vague à l’âme

Je me sens apatride


Ta perte

Nous déserte

Mais en rien ne nous déshérite

Louons ton mérite

D’avoir fécondé la suite


Les pages de ta vie

Par ton aura n’ont jamet flétri

Jamet connu l’ennui

Cette force qui te construit


Une larme perle dans un cri de merle

Belle comme toi unique éphémère

Belle comme la nuit

Belle à l’envi

Aimant tellement la vie


Flots de larmes muettes

Phrases rendues désuètes

Bal d’images tant d’hommages tes dons, en mage

Depuis les nuages, à vous tous grands sages dans nos vies de passage

Larmes obsolètes

Culture du vivant jamais à la retraite


Ta malice et ton front plissé

Toujours complices et

Un grand récépissé

A tout ce que tu as tissé,

Au creux de nous métissé


Une larme de plus

Rappel du statut de minus

Face au grand tout

Aux hauts marabouts

A tous les nous

En qui ça bout !


Une larme bloque

Encore en proie à ton onde de choc

Qui nous fait mal

Il paraît que c’est normal

Dans mon rôle

Se soigne mon moral


Une larme au bord du cœur

De calme se maquille aussi la douleur

Ton indéfectible chaleur

Telle une quotidienne ferveur

En attrape-bonheur

Toi emplie de lueur


Une, deux, trois larmes

Sans jamet délaisser nos armes

Car l’éthique

Antithétique

Si trop étique

N’applique en pratique


Une larme encore

Il faut pourtant bien la mort

Précieux fut le trésor

D’avoir apprécié tout l’or

Que tu as fait éclore

Pour les tiens, les autres, jusqu’aux derniers pécores


Une larme bleue

S’évaporant avec toi dans les cieux

Humains douloureux

Humains bienheureux

Espoirs du mieux

Qu’on peut



Alain

 

Bienveillant à notre curiosité

Porteur de souvenirs

Agaçant, telles les chaussettes de notre moitié

Porteur de messages à venir

De son chat qu’elle a relégué

Aude, à jamais sans son portable

Elle ne peut l’imaginer

La vie sans lui, c’est une fable



Léonie

 

   

Que restera-t-il ?

Que restera-t-il de vous quand mon cœur d’enfant sera dans un corps d’adulte ?

Il restera la douceur du coton et l’odeur de la lessive.

Il restera le gout du saucisson mais aucun ne sera aussi bon que le tien.

Il restera la sieste réparatrice pour laquelle je trouverai toujours le temps malgré le rythme effréné de la vie.

Il restera le pain bien serré, bien dense, difficile à mâcher mais tellement meilleur que la baguette aérienne.

Il restera la longueur de ta tresse que malgré mes efforts je ne pourrai jamais égaler.

Il restera la chaleur de vos bras si douce et constante.

Il restera un être humain que vous avez aidé à façonner et qui connaitra les petits bonheurs de la vie. Il restera moi.

 

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Moi, les fées, j’y crois pas. Moi, je crois aux anges. Chérubins, dominations, archanges … ce sont les noms savants que donne la Bible. Moi, j’ai mes anges. Mon ange parisien qui m’aide à trouver une place de parking ; mon ange infirmier qui me seconde dans mon métier ; mon ange gardien qui doit être à mes côté en permanence mais je n’en suis pas sure : je ne l’ai jamais rencontré.

Et il y a les nages de passage. Ceux qui se déguisent en M. et Mme Toulemonde mais qui font mouche dans mon cœur.

Les yeux pétillants et les mains ridées de cette vieille palestinienne. 

Le sourire charmant (charmeur ?) et les magouilles de ce directeur

La disponibilité et l’écoute de ce médecin 

L’enthousiasme de cette jeune femme

Le bisou-câlin de cet enfant

Et tant d’autres dont je dois avoir humblement qu’ils ont été si importants pour moi à un moment qui est passé mais que j’ai oublié. Et par-dessus tout il y a toi. Toi qui es là à chaque fois que j’en ai besoin. Toi qui es là même avant que je sache que j’en ai besoin. Toi qui es là gratuitement. Toi qui sembles avoir plaisir à être là pour moi. Toi qui ne dois jamais disparaitre ; mais si tu es un ange tu ne disparaitras jamais. Toi à qui je ne sais pas dire ma reconnaissance mais dont je ne saurai me passer.

Toi, l’ange de ma vie.


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Par dizaines, par douzaines,
mais toujours par paires

Bleues, vertes, jaunes,
multicolores mais toujours par paires

Une à droite, une à gauche,
séparées par tes yeux mais toujours par paires

Quand tu es partie
nous avons découvert ton trésor

Par dizaines, par douzaines,
par centaines même mais toujours par paires

Nous ne t’avons jamais vue sans
tes boucles d’oreille, maman


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Dans ton sac
Dans ta poche
Dans un placard
Dans un gâteau

Le matin tôt
Le midi au café
Au goûter, obligé
Le soir devant la télé

Pour le magnésium
Pour éviter la déprime
Pour le plaisir
Mais surtout par gourmandise

Jamais, jamais
Je ne t’ai vue sans,
Même quand je te retrouve
Après une longue absence

En tablette, en carrés
Noir ou au lait
Le chocolat
Est ton meilleur allié.



Anne-Marie

 


Vieille femme au sandwich.

Tu es vieille et tu ne l’es pas. Ton regard concentré vers quoi je ne le sais pas. Ton chignon tressé, rempli de cheveux blancs te fait ressembler à une petite fille. Mais tu ne l’es pas. Ton alliance toute simple témoigne d’une vie engagée. Mains amoureuses, laborieuses, fortes. Ce sandwich que tu tiens fermement témoigne de ton élan vital qui nous fait penser que la vie tu vas la déguster jusqu'à la dernière miette.

 

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Fée

La mienne s’appelait Juliette. Penchée au-dessus de mon berceau car c’était ma grand-mère.

Elle avait une conception de la vie que je ne partageais pas : la vie est une tartine de m….e, il faut en manger un morceau tous les jours. En dehors de l’image peu ragoûtante de ce cliché cette affirmation me faisait réfléchir. Non je n’en voulais pas de sa vie pleine de malheurs qui se répétaient de génération en génération. A force de l’entendre je savais au moins ce que je ne voulais pas. Au travers de son exemple de femme soumise et surtout très malheureuse je me suis construite. Au travers de son discours je découvrais les écueils à éviter, les efforts et les sursauts qu’il faudrait fournir. Elle m’a fait prendre conscience qu’être acteur de sa vie était possible et que la soumission n’est pas la bonne stratégie. Grâce à elle j’ai un côté rebelle, exigeant qui ne cède pas à la pression du qu’en dira-t-on et aux préjugés hostiles. Merci à toi qui m’a éclairée, toi qui avais subi ton destin sans révolte.

 

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Ode au lave-linge.

Fini le temps des lavandières, des lessiveuses et de la brosse à poils en chiendent.

Ma petite vedette, vraie star de l’entretien du linge tu m’as été fidèle pendant treize ans. Aucune panne, avarie ou dysfonctionnement pendant ces années de fidélité. A nous la couette crasseuse qui prenait toute la place dans le tambour étroit. A nous les torchons coton maculés de taches graisseuses. A nous les programmes les plus utilisés : tous les jours, pendulaires, coton éco, 30, 60, 90 degrés, essorage variable. Tu me faisais des promesses d’efficacité et de qualité de travail. J’avais un rapport fusionnel avec cette machine. L’homme ne savait pas s’en servir Pourtant qui a dit « que le linge sale se lavait en famille » ?

 


Maïlys

 


Il restera de toi ton sourire malicieux

Tes éternelles lunettes sous lesquelles on devine

Les larmes de rire au coin de tes yeux

 

Il restera de toi ta merveilleuse bonne humeur

Tes périodes de « moyen moins » aussi

Tes moments de doute et de douceur

 

Il restera de toi ton goût pour la natation

Pour les lettres, pour les bretelles

Et les graines que tu sèmes par la transmission

 

Il restera de toi l’amour que tu nous donnes

Et qui continuera de grandir

Dans le cœur des générations à venir

 

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Petit frère. Pas en vrai mais presque.

On se connaît depuis toujours, merci au hasard qui a mis nos mamans sur la même route, qui m’a fait naître en mai et toi en mai un an plus tard.

On a un peu grandi ensemble, mais seulement pour les meilleurs moments.

Pour les vacances, pour le soleil, pour les chansons, les rires, les trampolines.

Deux enfants uniques heureux de se retrouver, d’avoir ces moments à partager avec un autre enfant.

D’avoir un peu un frère, d’avoir un peu une sœur.

La vie a fait qu’on s’est un peu éloignés.

Comme le font les vraies fratries peut-être, ou peut-être pas.

Tu es parti faire ta vie à Dublin, à Bruxelles, à Prague.

Je suis partie moins loin, près de la mer et de son calme.

Mais on revient toujours au berceau, de temps en temps.

Et je sais que quand on se retrouve tous les deux, c’est toujours comme avant.

Un frère et une sœur. Pas en vrai mais presque.

 

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Sur ta cheminée plein de photos

Toute la famille réunie dans des cadres colorés

Les mariages, les sourires des petiots

J’aimais m’arrêter pour les observer

 

La plus grande d’entre elles, ton fils sur sa moto

Qui occupe la place centrale de l’enfant parti trop tôt

 

Tu es partie aussi désormais

Tu l’as rejoint là-haut

 

Mais les photos de la cheminée

Dans la famille éparpillées

Nous aident à recoller les morceaux 

vendredi 29 juillet 2022

Atelier d'écriture du 23 juillet 2022

La ferme Groult à Criquebeuf, Paul Alfred Colin, 1875

Pour cet atelier, nous nous sommes aventurés en dehors de la médiathèque... Il avait lieu au Musée d'Art et d'Histoire de Lisieux, et plus particulièrement dans la salle d'exposition temporaire « Paysages en collections ».

Tout d'abord, nous avons observé les différents tableaux afin d'écrire quelques mots clés qui nous venaient en tête.

Le deuxième exercice consistait à écrire une correspondance entre deux personnes, en s'inspirant d'un des tableau. Le choix de l'époque et de la forme (lettre, mail, sms...) était libre.

Si vous souhaitez visiter l'exposition, elle est toujours visible jusqu'au 18 septembre prochain. L'entrée est gratuite !

Voici les textes qu'elle nous a inspirés...



Camille


Tant à faire, tant à voir

Tous s’affairent autour du lavoir

Les paysans chargent

Leurs attelages patients

Tandis qu’à la marge

L’enfant se détend

Derrière lui, bavards discrets

L’attroupement de canards aux jolis duvets

Les arbres de toute leur hauteur

Laissent percer des douces lueurs

On ressent que la journée défile

Les familles de poules se déplacent en file

 

A droite à gauche partout

Jonchant le sol seau renversé

Dans le toit de chaume un trou

Carriole à l’arrêt, à réparer

Animaux à nourrir

A peine le temps pour les soupirs

 

La vie de la ferme s’avère intense

Derrière ses étendues immenses

Fourmille la vie à l’infini

Oies s’agitant, vache paisible

Paissant tranquille ou aux déplacements en troupe audibles

 

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Mercredi 23 juillet 1875

 

Ma chère mère,

Je n’ai pas réussi à t’attendre pour te dire au revoir. Cette nuit je n’ai pas fermé l’œil. Je raturais les lettres, je jetais mes feuilles emplies de larmes, se déchirant comme mon cœur malheureux. Je redoutais trop de voir tes yeux humides et ta mine s’assombrir. J’ai préféré m’enfuir avant l’aube à pas de loup. Je soupçonne même que je vous ai éveillés et que tu m’auras devinée. Votre chagrin m’est trop insupportable. Je sais qu’une nouvelle vie m’attend grâce à tous vos sacrifices. Je pars en emportant dans mes bagages votre amour précieux et nos souvenirs heureux. Je vous aime pour toujours.

 

 

Dimanche 27 juillet 1875

 

Maman,

Voici quatre jours que je vous ai quittés. C’était au-dessus de mes forces de vous dire adieu et maintenant je m’en veux de ne vous avoir pas serrés dans mes bras une dernière fois.

Durant deux jours et demi nous avons serpenté les flancs de nos collines bien aimées. Leurs paysages familiers défilaient sous mes yeux tels des tableaux à la beauté immuable.

L’approche du bas de la vallée dont grand-père nous décrivait dans ses histoires l’étrangeté et les couleurs bariolées prenait corps très différemment de tout ce que mon imaginaire se représentait.

C’est difficile de trouver quels mots décriraient les architectures singulières des habitations de ces contrées longeant le fleuve. Demain il faudra d’ailleurs embarquer pour le remonter en direction de ma destinée. Que dieu vous protège.

 

 

Mardi 29 juillet 1875

 

Ma petite mère tant aimée,

Je n’ai guère pu t’écrire tant mon cœur chavirait de tout côté dans cette épopée fluviale. J’étais si incommodée par le mouvement incessant des flots que je croyais perdre pied et pire, perdre la raison. Le sol se dérobait sous mon corps tel mon destin en ce moment même me transporte en m’arrachant tout repère solide et tangible.

Je me sens tel un arbre déraciné sans aucune stabilité. Si le décor à l’arrivée était un spectacle somptueux à la clémence du crépuscule tendre, dans un dégradé de nuances orangées se reflétant dans le miroir scintillant, je n’ai su réellement l’apprécier qu’une fois débarquée, malgré qu’il m’a bien fallu quelques minutes, peut-être plus, pour me remettre de mes aventures perturbantes.

Si tu savais comme je regrette amèrement de n’avoir pas persévéré quand mon cousin Yvain tenait à m’apprendre à nager dans notre étang familier où nul danger ne m’apparait aujourd’hui comme significatif.

 

 

Vendredi 1er août 1875

 

Mère,

C’est après moult frayeurs et tristesses qu’hier j’ai pu rejoindre enfin la grand ville qui constitue désormais ma nouvelle maison. Mon accueil fut chaleureux et mon fiancé fait preuve d’une patience touchante. Malgré tout, l’ombre de ma nostalgie qui plane derrière mes tentatives de sourire ne saurait échapper à sa sensibilité manifeste. J’espère ne décevoir ni ses espoirs, ni votre honneur et m’acclimater bientôt à ce nouvel univers qui m’est encore tout neuf.

 

 

Mercredi 13 août 1875

 

Maman,

Ici fourmillent mille et un inconnus s’affairant dans tous les coins de rue. Les boutiques s’enchevêtrent sans discontinuer et rivalisent de diversité. Les vitrines brillantes feraient pâlir les princesses tellement la cité semble regorger de richesses. Mon fiancé voudrait me couvrir de ces biens desquels les femmes élégantes paraissent raffoler. Je ne compte pas ses efforts pour satisfaire à mes aspirations. Néanmoins je n’éprouve guère aucun désir, même en me forçant. Le seul objet auquel je m’accroche et qui m’importe est mon carnet de croquis aux traits de pastel dont je tourne chaque soir les pages avec langueur.

J’ignore si je serai jamais consolable en vérité.

 

 

Jeudi 21 août 1875

 

Ma douce maman,

Voici trois semaines que j’ai rejoint ma nouvelle demeure. Je compte les jours et même les heures. Cela me culpabilise de ne savoir pas comment être heureuse ici et j’ai même peur maintenant que mes écrits ne vous blessent vous ou ma belle-famille charmante au demeurant.

Charles a proposé que je rencontre le meilleur médecin de la ville. Il se plie en quatre et je lui en suis tout à fait gré.

Je vous aime. Que Dieu vous garde.

 

 

Lundi 1er septembre 1875

 

Maman,

Un mois déjà… ma gorge est nouée. Je n’ose plus écrire. J’ai peur que le temps ne parvienne pas lui-même à me guérir. Le mariage approche. Je ne trouve guère l’énergie de me projeter, de participer à l’organiser.

Avec amour.

 

 

Mardi 22 septembre 1875

 

Maman, ma chère maman,

La mélancolie gagne du terrain, je ne réussis plus à la freiner. Le médecin est inquiet. Pardonne-moi de vous inquiéter. Je m’en veux tellement de tous vous blesser, vous décevoir.

 

 

Mercredi… Octobre… de ma dernière année

 

Charles, mère, père,

A vous qui m’aimez et que j’aime. Je ne vous demande nullement de comprendre, de pardonner ni d’accepter seulement mon geste… Mon dramatique et irréversible geste… Ma décision terrible et sans retour… Les mots me manquent. Je suis en proie à la faiblesse. Je cède à la facilité. Je vous quitte pour mieux vous retrouver dans la légèreté du ciel.

 


Mickaël

 

Très chère mère,

Je ne vous écris que trop peu à votre goût, si bien que, je le sais par avance, cette lettre va sûrement vous faire plaisir. Mais ce ne sera qu’une joie de courte durée car la nouvelle qu’elle annonce ne va malheureusement pas vous plaire.

Je vais très prochainement partir pour un très long voyage de l’autre côté de l’océan, sur le nouveau continent.

J’embarque dans deux jours et n’aurai donc pas le temps de rentrer vous saluer avant mon départ.

Mon ami l’irlandais me l’a assuré, là-bas, la fortune nous tend les bras. Je ne peux pas passer à côté d’une telle occasion.

Je vous embrasse.

Votre cher et tendre fils, Mickaël

 


Très chère mère,

Le voyage fut long et parfois très chaotique mais nous sommes bien arrivés.

J’espère que ce courrier n’aura pas moins de chance que nous et qu’il ne sombrera pas suite à une tempête ou autre. Mon ami qui m’avait dit être un marin chevronné n’a pas très bien supporté la traversée.

A l’heure où je vous écris, celui-ci est encore malade. Je vais certainement devoir me débrouiller seul dans un premier temps. Cela me déçoit mais ne m’inquiète pas pour la suite car il est robuste et même si je devais me retrouver seul je n’aurais pas de mal à faire affaire avec les innombrables armateurs présents ici.

J’espère que vous vous portez bien et que vous ne... 

(le texte n'a pas pu être terminé)

 

 

Maïlys 


Mon frère, je suis partie ce matin. Vous dormiez encore, les parents et toi. Je ne pouvais plus supporter le poids du regard méprisant de papa, de la pitié dans les gestes de maman, le poids du vide dans mes entrailles. Il fallait que je souffle un peu. Je pars vers la mer, où tout paraît plus simple, où l’odeur des embruns calmera mes pensées. Où je ne serai plus aux yeux de tous cette jeune mère qui a abandonné son enfant. Je sais que tu comprendras et que tu ne m’en voudras pas. Je te fais confiance pour me couvrir et te donne très vite des nouvelles. Des bisous frangin.

 

Sœurette, je comprends et respecte tes choix. Celui de ton départ comme l’autre. Tu as fait ce dont tu avais besoin, ne portes pas trop d’intérêt au regard des autres. J’espère que l’air de la mer t’apaisera. A bientôt.

 

Frérot, merci pour ta compréhension qui me rassure tant, je sais qu’elle est sincère. Je t’écris ce message face à la mer. Le ciel est noir au-dessus de ma tête, la pluie n’est pas loin et les vagues se déchainent. Finalement les éléments reflètent ma pensée et la mer d’huile que j’avais imaginée pour me calmer n’est pas au rendez-vous. Quand j’ai vu ce temps ce matin je me suis dit que c’était peut-être une connerie d’être venue ici, et finalement là, assise sur le sable, je me sens à ma place. J’attends la pluie comme si elle allait me laver de tous mes souvenirs, me rendre ma page blanche du début, de la naissance. Ma fille, elle, sera une véritable page blanche. Elle grandira sans son passé, mais c’est ce que j’ai de mieux à lui offrir. J’attends la pluie mais je sais qu’elle ne me lavera de rien, c’est sûrement mieux ainsi. Je serai bientôt de retour mon frangin.

 

Tu avais besoin de te vider un peu la tête, mais c’est important que tes souvenirs restent car ils font partie de toi maintenant. Ta fille grandira sans toi mais elle ne sera pas moins aimée. A très bientôt sœurette.

 

Frérot, je suis sur la route du retour. J’ai eu beau attendre la pluie, elle n’est jamais venue. C’est toi qui as raison, cet événement fait partie de moi maintenant, de mon corps, de mes pensées et de mon histoire. La culpabilité est toujours aussi forte mais je sens qu’un jour, je pourrai l’accepter. Rentrer, c’est déjà un pas vers cela. Je serai à la maison vers 15h. Je sais que les parents seront au boulot et que toi tu n’as pas cours. J’aurai bien besoin de se sas de décompression avant d’affronter leurs regards. Je ne devrais pas y porter trop d’intérêt, mais c’est plus facile à dire qu’à faire, comme on dit. Le ressac des vagues m’a tout de même convaincue de leur parler. L'importance de toujours revenir sur le rivage. A tout à l’heure.